Jay Gatsby & Francis Scott

Lorsque Fitzgerald écrit Gatsby le Magnifique, il est en France, sur la côte d’Azur, et jouit de nombreuses libertés, sa femme Zelda à ses côtés. Après la publication des Heureux et les Damnés, de nombreux journaux américains lui achètent à prix d’or ses nouvelles, notamment le Saturday Evening Post, ce qui lui permet de se consacrer presque entièrement à l’écriture. À l’époque, il jouit déjà d’une certaine renommée et se place en tête de file de cette génération que Gertrude Stein qualifiera plus tard de « perdue », côtoyant de très près des auteurs qui s’épanouiront littérairement en même temps que lui, comme son ami Hemingway.

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« Je ne lâcherai pas le manuscrit avant d’y avoir mis le meilleur de ce que je peux faire. »

Dans l’époque insouciante de l’entre-deux-guerres et des Années folles, lui et de nombreux écrivains partent donc pour l’Europe où, l’inflation aidant, ils mènent un train de vie aisé. Toutefois, l’écriture de nouvelles est un poids pour Fitzgerald qui ne s’y attèle que pour subvenir à ses besoins et écrire des récits de plus grandes envergures. Avec Gatsby, il donne tout ce qu’il possède et ne cède en rien sur la structure de son récit et les relations de ses personnages. « Je ne lâcherai pas le manuscrit avant d’y avoir mis le meilleur de ce que je peux faire », écrit-il à son éditeur le 10 avril 1924. Et dans le même temps, il n’ignore pas que son roman se teinte de sa propre expérience où il puise chaque ressource et chaque effet. Enfin, malgré les pressions et détours opérés par sa femme au cours de la rédaction, il finit son roman au début de septembre 1924. De longues périodes de coupes et de corrections s’ensuivront jusqu’en avril de l’année suivante où le roman sort en librairie sous le titre The Great Gatsby. Moins de 25 000 exemplaires se vendront dans l’année, score décevant au vu des efforts fournis, mais que Fitzgerald placera sur le compte des tendances littéraires désirées par le public (auxquelles le livre n’appartient pas car décrivant un récit essentiellement dominé par les hommes tandis que le lectorat de l’époque se composait principalement de femmes). Une vingtaine d’années plus tard, après une Seconde Guerre mondiale douloureuse, le roman se hissera à la tête des œuvres américaines les plus marquantes du siècle, plongeant une nouvelle fois le public dans la folie et l’innocence des années 1920.

Gatsby a cette particularité de faire découvrir au lecteur le récit, non pas par les yeux du héros éponyme au roman, mais bien par l’un de ses proches, Nick Carraway. Écrit à la première personne du singulier, le livre nous fait découvrir le quotidien de la haute société de Long Island, ses fêtes, ses excès, des vicissitudes, à travers un narrateur constamment empreint de cynisme, observant le bal de son entourage avec une neutralité et une lucidité qui dénote de manière appuyée avec la folie dans laquelle il baigne. Par le biais de Nick, nous suivons les personnages principaux, nous plongeant dans le récit comme de simples spectateurs devant une macabre comédie. Car toute la force de Gatsby réside dans sa capacité à jouer avec les émotions du lecteur, le faisant participer malgré lui à des scènes qui n’appartiennent qu’aux personnages, à la manière de Nick, emporté dans le flot des tromperies, des histoires d’amour et des médisances permanentes.
Enfin, Gatsby suit une structure narrative chronologique, démarrant le roman dès l’arrivée de Nick à West Egg jusqu’à son départ dans les dernières pages. Si quelques analepses parsèment l’ouvrage, notamment celles concernant le passé flou de Jay Gatsby, l’ensemble tend à faire progresser l’intrigue de manière logique, très construite, dans une sorte de gradation menant au dernier chapitre, où enfin, trône l’ultime phrase : « C’est ainsi que nous nous débattons, comme des barques contre le courant, sans cesse repoussés vers le passé. »

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« C’est ainsi que nous nous débattons, comme des barques contre le courant, sans cesse repoussés vers le passé. »

Gatsby fait partie de ces romans qui vous marquent au fer rouge, laissant dans votre imaginaire une impression forte où les enjeux des protagonistes se mêlent à des thèmes hautement symboliques. Œuvre phare de la génération perdue et qui a su s’imposer comme le symbole de cette époque d’insouciance, d’excès et de nonchalance, le roman de Fitzgerald reste encore aujourd’hui une référence. Par son œil lucide et acerbe, l’auteur de Tendre est la nuit a su capturer l’essence d’une génération torturée par un mal-être permanent et allant jusqu’au bout de ses limites. « Je suis le produit d’un esprit qui ne sait pas ce qu’il veut dans une génération inquiète », écrit ainsi Fitzgerald.

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« Je suis le produit d’un esprit qui ne sait pas ce qu’il veut dans une génération inquiète. »

Enfin, Gatsby n’est pas que le reflet d’une époque de faste et de folie, il est également le miroir de la vie de son auteur, spectateur d’une société à laquelle il a toujours voulu s’intégrer sans y parvenir réellement, prisonnier d’une femme jalouse de son talent et qui n’a cessé de le détourner de sa plume, l’emmenant danser le foxtrot dans les caves de Paris, plutôt que de le pousser à la création. En cela, le roman se distingue des autres de Fitzgerald, autant prisme d’une époque que reflet de la vie d’un auteur tourmenté, mort à quarante-quatre ans, comme, à quelques années près, son héros emblématique, Jay Gatsby.

Gill

Toutes les citations sont issues de l’ouvrage Gatsby le Magnifique, traduit par Jacques Tournier et paru au Livre de poche, et de la correspondance de l’auteur avec son éditeur, publiée en hors texte au sein de cette même édition.

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