Du texte au livre : paratexte et illusions du sens

Fondateur des éditions Actes Sud, Hubert Nyssen est également l’auteur de nombreux ouvrages sur le monde de l’édition. Avec Du texte au livre, les avatars du sens, il explore le chemin du manuscrit au livre, l’occasion de développer une problématique inhérente au métier d’éditeur, celle du livre en tant qu’objet double, autant produit culturel que commercial.

De l’auteur à son lecteur, il y a le livre. Entre ces deux personnes qui jamais ne se croisent, qui jamais ne se rencontrent, seul le texte tisse sa toile, unique vecteur d’un récit et d’un imaginaire narratif chaque fois original et singulier. Néanmoins, réduire cette relation a de si simples apparats serait omettre la multitude de mécanismes qui s’opèrent sur le texte, sur le livre même, bien avant qu’il ne soit objet, et qui sur le fond le marqueront au fer rouge. Ce sont ces mutations qu’Hubert Nyssen problématise dans Du texte au livre, les avatars du sens, ouvrant le champ à de nouvelles réflexions quant aux enjeux des processus éditoriaux d’un ouvrage.

Gérard Genette utilise pour la première fois dans Palimpsestes en 1981 la notion de paratexte, avant de l’approfondir, en 1987, dans Seuils. C’est cette notion qu’emploie Hubert Nyssen dans son ouvrage, et qui se définit en ces termes : « [Il est] ce par quoi un texte se fait livre et se propose comme tel à ses lecteurs, et plus généralement au public [1]. » Dans ces essais, Gérard Genette affirme que le paratexte est « l’ensemble de productions discursives qui accompagnent le texte ou le livre ». Cette nouvelle définition, tout en venant restreindre le sens du terme paratexte, permet de l’expliciter. Dès lors, il semble que c’est grâce à la mise en place d’un discours externe, venant lui donner sa qualité d’objet littéraire, que le texte devient livre.

Hubert Nyssen, se référant aux théories de Gérard Genette, interroge les différentes étapes de l’élaboration d’un livre pour saisir les conséquences de ces interventions externes sur le sens préexistant au texte. Car si le paratexte est envisagé par l’auteur comme un élément venant pervertir le sens originel de l’œuvre de l’écrivain – ou tout du moins transformant son message –, sa fonction peut en être bien supérieure.

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Irremplaçable paratexte

Dans les publications qui parsèment les tables de librairie, le texte ne peut se départir du paratexte. Ce premier se construit grâce à ce deuxième. Et c’est dans ce processus que l’éditeur apparaît comme le personnage clé. Dans cette perspective, l’action de l’éditeur ne se résume pas simplement à « choisir, fabriquer, distribuer [2] », comme pouvait le penser Robert Escarpit. L’éditeur n’est pas le simple transmetteur du texte. Il fait partie intégrante du processus de création du livre, dans la mesure où intégrer un texte au sein de son catalogue possède un sens ; la marque et l’identité d’une maison d’édition n’est jamais neutre. De plus, son regard, justement critique, influe sur le texte qu’il peut retravailler selon ses propres directives avec l’auteur. Enfin, et avant tout, c’est à lui qu’incombe la responsabilité de la réalisation de la quatrième de couverture, élément paratextuel majeur qui cohabite au plus près du texte. Ce bref énoncé – ou résumé – derrière l’ouvrage est un endroit privilégié pour faire naître le désir du futur lecteur. C’est une accroche qui vient capter l’attention de l’acheteur potentiel. Il appartient à l’éditeur de la rendre la plus attractive possible pour qu’un quelconque lecteur ait envie d’en franchir le seuil et de devenir lui-même acteur de l’œuvre. D’autres artifices – souvent éléments de communication – peuvent être utilisés pour attirer l’œil, comme des illustrations, une typographie originale sur la couverture, un système de fabrication hors-normes, une matière rare, ou un bandeau. L’éditeur intervient à ce titre sur la mise en forme du texte. La maquette doit être envisagée comme un élément signifiant, car la mise en page modèle le texte, l’habille. Jan Tschichold, un des plus talentueux typographes du siècle dernier déclare à ce titre : « Grâce à la maquette d’une page parfaitement belle, idéalement lisible, l’artiste du livre peut contribuer de manière importante à la délectation procurée par une œuvre littéraire de valeur [3]. »

Enfin, dès les premières pages de l’ouvrage, le paratexte vient agrémenter, sinon introduire, le texte final. Rares sont les œuvres dont on pénètre sans quelques mots d’ouvertures, et dans ces derniers subsiste (souvent à la demande de l’écrivain même) ce que l’on peut appeler le paratexte autorial, soit celui au plus proche de l’objet livre : le nom présent sur la couverture, le titre, les intertitres éventuels, etc. Signatures de l’ouvrage, ces éléments inhérents à toute forme de communication d’une part, et à la paternité de l’œuvre d’autre part, viennent inscrire le texte dans un fourreau paratextuel indispensable.

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Le masque et la plume

Le paratexte, qui existe entre les pages mêmes du livre lors de sa réalisation, prend également tout son sens au moment de sa promotion et de sa communication. Dans son ouvrage, Hubert Nyssen met au jour l’arsenal paratextuel qui accompagne le livre lors de son entrée sur la scène médiatique. Les mots supplantent les autres à travers publicités et articles dans les colonnes des journaux. Dès lors, le livre se voit enseveli sous toute cette glose qui l’entoure : « Le sens, qui est après tout la chose la plus importante, paraît dissimulé au cœur d’une bavarde matriochka [4]. » La promotion serait-elle l’étape la plus préjudiciable pour l’essence de l’ouvrage ? Dans cette d’entente cordiale, entre la part culturelle du livre et son aspect commercial, s’insère la place croissante dédiée au paratexte. Le tabou du monde de l’édition quant à la promotion de l’œuvre (dans cette idée qu’un ouvrage, en référence à l’époque où les libraires, encore en blouse, sustentaient leurs clients de quelques livres présentés sous emballage, ne doit se vendre que par lui-même, ou dans la confiance accordée à la maison, à la librairie) doit se soustraire à une logique de marché forte. Pour assurer le rayonnement maximal à l’œuvre, tel que le stipule le contrat d’édition signé par l’éditeur et par l’auteur, le paratexte doit exister. Exister pour vendre.

Notre monde contemporain, qui adore voir, et qui adore entendre, aime à connaître ses écrivains. À ce titre, l’auteur tient une place de plus en plus importante au sein de la promotion – et de la vente – des ouvrages sur la scène médiatique. Comme le formule si bien Hubert Nyssen, les mots ne suffisent plus, l’auteur doit donner de sa personne : « Dans les parages du texte, les mots ont perdu une part de leur pouvoir. Le masque l’emporte sur la plume [5]. » Pire, les mots mêmes semblent être devenus un poids mort dans l’élaboration de ces techniques marketing. Face à cela, l’écrivain doit utiliser les médias pour vendre son livre, pour lui donner une visibilité. Ainsi, devant une telle surproduction éditoriale, le texte ne peut plus s’assumer seul.

Malheureusement, chaque écrivain n’a pas sa place dans le monde très fermé de la médiatisation. Les places sont rares, chères, et nombre de textes restent à l’écart de toute cette effervescence et deviennent, de fait, condamnés à une mort certaine. Comment l’éditeur peut-il faire le choix de mettre en avant un livre plutôt qu’un autre ? Difficile de répondre à cette question quand entrent en jeux les aspects subjectifs et des prises de décision commerciales propres à chaque ouvrage. Néanmoins, mettre tous ses efforts à promouvoir un livre d’un auteur à succès ou polémique semble plus profitable que de s’employer à faire entendre la voix d’un jeune auteur inconnu. Les règles du marché sont telles, la loi du plus fort l’emporte bien souvent sur celle du mérite.

Nous assistons donc à une sorte de « théâtralisation du texte », pour citer les mots de Nyssen dans Du texte au livre, les avatars du sens, l’éditeur jouant le rôle de metteur en scène. Comme dans la dramaturgie, où deux mises en scène peuvent créer de grands écarts dans le sens et dans la compréhension d’une pièce, les choix éditoriaux pour le texte (dans la manière de présenter le nom de l’auteur, les éléments graphiques de couverture, la quatrième de couverture, etc.) sont autant d’éléments qui vont venir « costumer » le texte et indubitablement pervertir son sens originel.

Le texte se voit de cette manière affublé, dans son étape finale de promotion, d’un pesant paratexte sous forme d’argumentaire, distribué aux diffuseurs qui vont en reprendre chaque terme, aller au plus bref, et réduire bien souvent l’œuvre de mois acharnés de travail à quelques phrases bien tournées. Les accroches, la publicité et un affichage massif feront le reste. Dans ce contexte, le paratexte ne doit plus être envisagé comme un simple contenu informatif, il devient le lieu privilégié de la stratégie de vente et de communication.

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La place du lecteur

Toujours dans l’idée d’assurer le rayonnement maximum à l’œuvre, l’éditeur se doit de toucher, au prix d’efforts redoublés, le plus grand nombre de lecteurs possibles. Telle est ici toute la problématique. Au regard de l’ouvrage de Hubert Nyssen, le paratexte peut être considéré comme une machinerie textuelle destinée à conquérir le lecteur. Le paratexte créé lors de la promotion, dans l’argumentation de vente du livre, amène, autant que faire se peut, à une surmédiatisation, vitrine bien souvent perçue par le public comme une valorisation du contenu, ou tout du moins comme un juste retour des choses face à un texte de qualité. Car si nous parlons de ce livre, c’est qu’il doit le mériter, en un sens. En un sens. À ce sujet, Hubert Nyssen s’interroge : « Le paratexte ne tombe-t-il pas dans l’intolérance quand il a ainsi pour ambition la docilité du lecteur, quand par ces actes et manifestations, il brime […] la liberté de lire [6]. »

Docilité, certes, ou pression sociale devant « le livre du moment », « le livre qu’il faut avoir lu ». D’autant plus lorsque ce que l’on en vend s’éloigne de la nature même de l’œuvre. Le paratexte d’argumentation et de communication, simplifiant le texte au maximum, le dénature de plus belle. Combien de livres sont réduits à quatre mots formant un slogan bien éloigné de la réalité ou de la puissance stylistique de son contenu ?

Enfin, nous pourrions penser que le paratexte s’efface une fois le livre acheté. Le texte commencerait là où s’arrêterait le paratexte, le premier reprenant ses droits une fois entre les mains du lecteur. Or, il n’en va pas ainsi. Le paratexte pose un contrat de lecture. Il conditionne le lecteur qui rentre dans le texte chargé de bagages paratextuels glanés çà et là. Dans ce contexte, peut-on croire que le lecteur accède à l’essence du texte alors qu’il a été transformé de multiples fois pour devenir livre ? Il n’a accès, en vérité, qu’à un ersatz de ce texte originel. Le texte, devant le regard du lecteur, se transformant en avatar au travers de tout ce qui s’est soustrait à sa vue jusqu’ici.

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Vers un juste retour du texte

À la manière du temps qui s’écoule, qui efface, emportant les fragments de l’instant, le texte reste alors que le paratexte s’efface. Impossible cependant, même dans ce cas, que le lecteur accède à l’essence du texte. Une lecture n’est jamais neutre car toujours empreinte des convictions de son époque. Ce texte originel, centre de toutes les interrogations, existe-t-il vraiment ? Ces pages, écrites de la main de l’écrivain, ne seraient-elles pas déjà le paratexte de son imagination, de ses inspirations ? Il y a toujours une part de mythologie dans la recherche du texte originel.

Pourtant ici, Hubert Nyssen ne cherche pas à prôner le texte « pur ». Ce sont les nouveaux modes d’élaboration d’un livre, à travers l’étude du paratexte, qu’il problématise. « Une société a sans doute le paratexte qu’elle mérite [7] », affirme-t-il. Le paratexte devient le miroir du monde du livre. Si l’écrivain en Nyssen perçoit cette perversion du sens originel qui a lieu lors de l’élaboration du livre, l’immense éditeur qu’il est devenu comprend les mécanismes inhérents à cette métamorphose. Du texte au livre, c’est également de l’auteur au lecteur, deux relations, deux voyages à parcourir de l’imaginaire à l’œuvre, et de l’œuvre à quelques mots.

P.-Y. L.


[1] Hubert Nyssen, Du texte au livre, les avatars du sens, Armand Colin, 2005, p.19
[2] Ibidem, p.11
[3] Jan Tschichold, in « Arts graphiques et art du livre », Livre et typographie, Allia, Paris, 2011, p. 14.
[4] Hubert Nyssen, Du texte au livre, les avatars du sens, Armand Colin, 2005, p.89
[5] Ibiem, p.106
[6] Ibid., p.180
[7] Ibid., p.181
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Du texte au livre, les avatars du sens
de Hubert Nyssen
Armand Colin, 2005, 192 p., 24,50 €
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Du texte au livre, les avatars du sens est disponible dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre pour la somme de 24,50 euros. Nous vous rappelons que nous bénéficions en France de la loi du prix unique sur le livre (Loi Lang) et que vous ne le trouverez pas moins cher sur internet (5% étant la remise maximum).
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