Voyage en eaux troubles: Melville et ses traducteurs

Le métier de traducteur n’est pas chose aisée. On peut se dire que traduire mot à mot pourrait suffire, mais ça ne fonctionne pas. Au risque d’entrer en contradiction avec l’article de P.-Y. L. sur l’anglicisme approprié, on peut s’exclamer avec panache “That was legendary!” en évoquant une soirée mémorable, mais si on s’écrie « C’était légendaire ! », ça n’a pas vraiment le même effet.

Pour traduire un roman, de la prose, de la poésie, ou pire, de la philosophie, c’est pareil. Une bonne traduction doit avoir du rythme, respecter les niveaux de langage, les sous-entendus, les références, les expressions courantes, etc. ! Et parfois, malgré moult efforts, on y perd du sens. “To kill two birds with one stone” (« tuer deux oiseaux avec un caillou ») est l’expression équivalente à notre « Faire d’une pierre deux coups », bien moins rigolote.

Du sens, ou même de la saveur. Imaginez le casse-tête pour rendre correctement en français un argot du sud des États-Unis… Pour traduire Le bruit et la fureur, Coindreau a choisi un patois vendéen. Je vous épargne les détails, ce que révèle cette anecdote, c’est simplement qu’un grand traducteur sait être aussi ingénieux qu’audacieux [1].

Mais venons-en au cœur du sujet, cessons de digresser. Ces derniers temps, Dieu seul sait pourquoi, j’ai des affinités avec les romans de mer. Les joyeux compères de Robert Louis Stevenson, aux éditions vagabonde, une traduction étonnante et particulièrement réussie de Reumaux, où le patois écossais est rendu avec une justesse désarmante, ou encore Le jardin des coraux de Paul Wenz, m’ont ravie. Le genre de romans qu’on a envie de lire sous la tente par un jour de pluie. Avec de l’aventure, des tempêtes, des rebondissements, de l’amour quasi chevaleresque et des expressions délicieuses façon vieux loups de mer. Un bonheur.

Les moustaches de la mer.

Après plusieurs lectures dans ce goût-là, je me suis dit qu’il était temps de m’essayer au plus connu et réputé des romans de mer, Moby Dick et ses 6.000 pages (j’exagère à peine). Dilemme : il existe deux traductions en français. La première (chronologiquement parlant) est de Jean Giono, aux éditions Gallimard. La seconde est d’Armel Guerne, chez Phébus. Je me suis donc rendue dans ma librairie préférée pour les feuilleter, et là, surprise : ça ne se ressemble pas. Du tout. Première ligne : « Je m’appelle Ishmaël. Mettons. » dans la version de Giono, contre un « Appelons-moi Ishmahel » chez Guerne.

Bon. Vous devinez la suite ? J’ai comparé les deux textes. Avec la version originale. Oui, parfaitement. Pour vous, lecteurs tindiens, voici le récit de mon immersion.

Autant dire que j’ai navigué en eaux troubles. Chacun à leur manière, ils s’approprient, parfois très librement, le roman de Herman Melville. Soyons clairs, d’un paragraphe à l’autre, l’histoire est la même, la trame itou. Mais l’ensemble a été ressenti différemment par ces deux traducteurs. Après tout, ils sont des lecteurs comme les autres, leur vision est subjective. Deux lecteurs, quels qu’ils soient, imagineront à leur manière les personnages, les lieux, le ton et les voix, etc. Ils n’interprèteront pas de la même manière le sens de certaines actions. L’auteur laisse place à l’imagination du lecteur pour bien des détails formels. C’est pourquoi, de Guerne à Giono, les différences de plume, de ton, de champ lexical, m’ont tantôt ravie, tantôt laissée pantoise.

Première ligne, nous avons vu ce qu’est devenu “Call me Ishmael”. « Je m’appelle Ishmaël. Mettons. » fait penser à un vieillard bougon, et « Appelons-moi Ishmahel » suivi d’un retour à la ligne évoque plutôt le début grandiloquent d’un parcours initiatique. Le reste de la première page déroute tout autant. “It is a way I have of driving off the spleen, and regulating the circulation.” devient presque vulgairement « C’est ma façon à moi de chasser le cafard et de me purger le sang. » chez J. Giono contre « C’est un remède à moi ; c’est une manière que j’ai de me sortir du noir et de redonner du tonus à la circulation de mon sang. » chez A. Guerne.

Quelques lignes plus loin, “This is my subsitute for pistol and ball.” (expression délicieusement cynique, non ?) traduite par Guerne sous cette forme : « C’est ce qui me tient lieu de pistolet et de plomb », fidèle, où Giono préfère être expéditif : « Ça remplace pour moi le suicide. » Qui a le mérite d’être direct.

On se rend vite compte que Guerne affectionne les envolées lyriques et les grandes formulations, tandis que Giono opte pour plus de dépouillement. Exemple symptomatique au chapitre 7, où “by the shrieks of the storm” (littéralement « les cris de la tempête ») deviennent « le fracas des bourrasques » chez Jean Giono contre « les flûtes stridentes de la tempête » chez Armel Guerne, incorrigible romantique.

Le chapitre 10, “A bosom friend”, mérite de l’attention. Le lecteur ne sait trop si Ishmael a le béguin pour l’un des matelots du navire, un indigène exotique, ou s’il le considère comme un ami. Giono le traduit par « Le copain », ce à quoi Guerne lui préfère « Un ami intime ». Ishmael admire Queequeg, qu’il qualifie dans une logorrhée admirative comme : “Wild he was”. Ce qui devient sous la plume de Guerne « sauvage, inapprivoisé, farouche, oui certes il l’était ». Rien que ça ! Giono quant à lui reste sobre : « Il était farouche. » Sobre, c’est bien, mais est-ce exact ? Car après tout, “wild” signifie tout ce qu’a cité Guerne. Que voulait dire l’auteur ? Et qui saurait dire s’il vaut mieux choisir un terme pointu, pour rester aussi bref que l’original, quitte à perdre du sens, ou s’il vaut mieux allonger la phrase, perdre le rythme et la formulation, mais ne pas risquer de déperdition de sens ? Il faut bien choisir.

Le protagoniste se trouve selon J. G. « perméable à d’étranges sentiments », il est sujet à « un effondrement », il évoque les « avances » qu’il fait. La personne face à lui « s’enhardit », est « flatté[e] », il « [éveille] son intérêt ». Mêmes passages traduits par A. G., le personnage principal se sent « tout drôle », il est sujet à un « attendrissement soudain », fait lui aussi des « avances », l’autre sort de « sa réserve », est « honoré », il « capt[e] promptement [s]on intérêt ». On pense au coup de foudre chez Giono (« effondrement »), alors que chez Guerne, tout cela est plus sentimental et platonique. Surprise, c’est Guerne qui a allégé l’original. C’est rarissime. Généralement, il préfère alambiquer le propos, ou du moins le détailler.

Les seuls ajouts que se permet Giono, à mon sens, sont dans la ponctuation, dans le ton, le rythme. “The white whale is their dermogorgon. Hark! the infernal orgies!” (chapitre 38), Giono aime les points de suspension, le dramatique : « La Baleine Blanche est leur Gorgone… Écoutons ! … L’infernale orgie ! … » Tandis que Guerne est au style direct, « C’est leur Gorgone à eux, cette Baleine Blanche. Écoute ! Des orgies de l’Enfer ! » Au chapitre 39 encore, Giono prend un malin plaisir à ajouter encore plus d’onomatopées pour corser la toux du personnage, avec force points de suspensions, comme un vieux marin malade qui aurait beaucoup trop bu, où ce ne serait pas beau à voir, « Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! hem ! Je racle ma gorge. ». Quand Guerne, lui, reste pompeux, « Heu ! Heu ! heu ! Heum ! que je m’éclaircisse la gorge. » C’est Giono qui dérive peut-être un peu, et aime aller vers un aspect plus pirate, quand Guerne préfère le côté noble de la navigation. Chapitre 49, “That odd sort of way ward mood” est réduite à « sorte d’humeur fantasque » chez Giono, pour être, disons… étoffée chez Guerne : « Cette sorte de disposition fantasque et cette humeur baroque ».

Guerne aime clairement l’aspect lyrique et chantant de la langue de Melville, lui offre une grande noblesse, un peu guindée. Bien que ce soit anachronique, Giono est moins rigide, étrangement plus proche d’une langue contemporaine. Il est plus marin, moins capitaine, plus bandit. La première phrase de l’épilogue illustre à merveille mon propos : “The drama’s done.” Giono choisit « Le drame est achevé », clair et précis. Guerne le transpose en « La tragédie est accomplie. », de quoi conclure théâtralement.

À la sortie de ce périple linguistique, ma sensibilité au style se trouve accrue. L’expérience fut haute en couleurs. Pour tout vous dire, j’ai fini par avoir de la tendresse pour les petites manies de ces deux traducteurs, Giono cherchant à rendre la langue rocailleuse et brute de Melville, Guerne tendant à montrer toute sa mélodie. Je ne m’aventurerai sous aucun prétexte à vous dire quelle version préférer, ou laquelle me semble la plus réussie, car elles le sont toutes deux. Même s’il est troublant d’avoir le sentiment de lire deux livres différents, ces deux interprétations sont fines et sensibles, fidèles à leur manière. La vraie question serait plutôt de savoir laquelle Melville aurait préféré, ce qu’on ne saura jamais.

Si l’expérience vous a intrigué, et que vous êtes plus ou moins polyglotte, avec un certain sens de l’aventure littéraire, tentez donc une comparaison. Sans forcément vous attaquer directement au plus gros et grand roman de mer jamais écrit… Jetez un œil à un album pour enfants que vous aimiez petits. C’est parfois étonnant. Regardez ne serait-ce que le titre original de Max et les maximonstres, tellement plus beau, fort et poétique en anglais : Where the wild things are [2].

 Joanie Soulié

Ndlr : Moby Dick est disponible dans toutes les bonnes librairies de France et de Navarre pour la somme de 9,95 euros (Folio). Nous vous rappelons que nous bénéficions en France de la loi du prix unique sur le livre (Loi Lang) et que vous ne le trouverez pas moins cher sur internet (5% étant la remise maximum).


[1] Traducteur ingénieux et audacieux, je ne peux m’empêcher, par association d’idées, de faire référence et révérence à Nicolas Richard, pour ses sublimes traductions de Motorman (David Ohle, éd. Cambourakis, paru en 2011) et Enig Marcheur (Russel Hoban, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 2012).

[2] Littéralement Où les choses sauvages sont, qu’on pourrait traduire par Là où sont les choses sauvages.

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2 réponses à “Voyage en eaux troubles: Melville et ses traducteurs

  1. bonjour
    sachez qu’il existe chez Gallimard une nouvelle traduction de Moby Dick, de Philippe Javorsky. Elle n’est pas parfaite, (le dialecte de Nantucket est intraduisible, les termes de baleiniers sont également très difficiles à traduire) mais c’est 1000 fois mieux que Giono, qui ne connaissait rien à la mer,(et parle à un moment de fanons de cachalot…) et qu’Armel Guerne, qui connaissait trop bien la mer, au point de rendre le récit incompréhensible tellement il est truffé de termes techniques… Malheureusement, cette traduction est dans la pléiade, ce qui ne la rend pas très abordable.

  2. Bravo pour cet article très intéressant et bravo à l’auteur pour son humilité de ne prendre parti pour aucune des deux traductions présentées.
    Giono a le mérite d’avoir introduit le récit de Melville en France, Guerne en a fait une traduction empreint de sa poésie. Une traduction sera toujours subjective et aura des défauts comme des qualités. La dernière de Jaworski a aussi forcément ses défauts. De plus, elle ne deviendra jamais populaire car réservée à une élite qui peut acheter des volumes de la Pléiade…
    Il y a tant de questions à ce sujet… Par exemple, doit-on préférer une traduction très fidèle par un spécialiste en linguistique qui risque de faire un travail trop technique ou doit-on privilégier un travail qui prend plus de liberté, qui se laisse aller au lyrisme et à la poésie ?

    P.S. : pour ma part, je viens de commencer la version de A. Guerne.

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